Le marché de l’immobilier tunisien serait-il dans la panade ?
Jusqu’à présent, de notoriété publique, le secteur était florissant et
les grandes sociétés immobilières avaient pignon sur rue. Seulement
voila, les revenus des grands promoteurs immobiliers tunisiens sont en
baisse au cours des trois premiers trimestres de 2010. Pendant ce
temps-là, et depuis quelques mois, certaines banques tunisiennes
montrent un certain scepticisme dans l’octroi de crédits immobiliers
aux promoteurs.
Faut-il s’en alarmer ? Doit-on craindre une crise ? Peut-on espérer (ou
appréhender, c’est selon) une baisse des prix de l’immobilier ?
Business News a mené l’enquête.
Pour connaitre le pouls d’un pays, il faut contacter son banquier. Lui,
il connait de l’intérieur la situation réelle des entreprises. Et le
banquier, ces jours-ci, montre un certain scepticisme dans l’octroi de
crédits aux promoteurs immobiliers. Le banquier parle même d’une
consigne non écrite de la Banque centrale dans ce sens. Il n’y a rien
d’officiel dans tout cela, c’est le bouche à oreille.
Que se passe-t-il donc chez nos promoteurs immobiliers qui tardent,
apparemment, à écouler plusieurs dizaines de leurs appartements ?
Du côté des intéressés mystère et boule de gomme, rien ne filtre,
aucune communication, tout irait encore pour le meilleur dans le
meilleur des mondes.
Il faut donc voir du côté des grands promoteurs qui, eux, ne peuvent
rien cacher vu qu’ils sont côtés en bourse et agissent forcément en
toute transparence.
Une comparaison rapide du chiffre d’affaires des trois premiers
trimestres 2010 des sociétés immobilières cotées à la Bourse de Tunis à
savoir la Simpar et Essoukna, montre un net recul comparativement à la
même période en 2009.
Les chiffres de 2010 sont tout simplement comparables à ceux de 2008, année de crise à l’échelle mondiale.
La Simpar a réalisé des ventes de 10,62 millions de dinars pour les 3
premiers trimestres 2010 contre 15,32 millions pour la même période en
2009.
Essoukna a réalisé des ventes de 7,97 millions de dinars au cours des
trois premiers trimestres 2010 contre 12,82 millions de dinars pour la
même période en 2009.
Autre entreprise dont la holding est cotée en bourse, la filiale
immobilière de Poulina qui accuse un léger recul de 1% entre 2009 et
2010. Recul expliqué par le management par le non-achèvement de
nouveaux projets.
La SNIT, entreprise publique, a connu le fléchissement dès 2009. Ses
revenus, l’année dernière, ont été de 31 millions de dinars, contre
50,4 millions de dinars en 2008.
Autant d’éléments qui devraient inquiéter les professionnels. Pourtant,
force est de constater que les prix s’inscrivent tous à la hausse. Quel
que soit le quartier. Au meilleur des cas, ils sont restés tels quels.
Faouzi Ayadi, expert immobilier et créateur du site spécialisé Bourse
Immo (www.bourseimmo.com.tn) confirme cette tendance haussière. Jamais
baissière.
« Plutôt qu’à une crise de l’immobilier, dit M. Ayadi, nous assistons à
une crise du logement. Les hausses en effet ne s’alignent plus sur le
pouvoir d’achat des ménages tunisiens moyens. L’accès à la propriété,
mais également au logement en locatif, devient de plus en plus
problématique. »
La hausse des prix dans certains quartiers de Tunis dépasse de loin le
taux d’inflation. A titre d’exemple, Faouzi Ayadi enregistre une hausse
annuelle moyenne de 15% des prix (contre 5% d’inflation annuellement)
pour les quartiers des Berges du Lac et d’Ain Zaghouan, les plus prisés
actuellement.
Autre bouleversement, autre risque, et le SITAP (Salon de l’Immobilier
Tunisien à Paris) y est sans doute pour quelque chose, les quartiers
chics et les maisons luxueuses ne sont désormais plus accessibles pour
les Tunisiens vu leurs prix. Ils sont fortement prisés par les
étrangers ou les Tunisiens résidents à l’étranger. Il est vrai que le
prix du mètre carré en Tunisie reste malgré tout dérisoire en
comparaison des 8000 ou 9000 euros qu’il faut débourser pour acquérir
un mètre carré à Paris. Ceci est valable aussi bien à l’achat qu’à la
location et c’est pour ces raisons qu’on commence à remarquer que
certains quartiers résidentiels avoisinant Tunis sont plutôt habités
par des étrangers ou des Tunisiens de l’étranger.
Conséquence logique, les prix de vente montent.
Seulement voilà, Faouzi Ayadi remarque qu’il y a un changement dans le
cycle des ventes. Il y a trois ans, on achetait sur plan. Ce ne serait
plus le cas aujourd’hui. Les promoteurs se trouvent acculés d’achever
leurs constructions, de les proposer à la vente et d’attendre les
acheteurs.
Ceci est notamment valable dans les quartiers huppés. C’est clair, un «
3 pièces » à Ain Zaghouan à 150 000 dinars, ça vous calme un homme. Les
clients feraient même des choix aujourd’hui. Les années dorées où le
client cherchait un appartement coûte que coûte et à n’importe quel
étage c’est du passé.
Cela dit, dans les quartiers moyens ou modestes, les promoteurs continuent, malgré tout, à dicter leurs lois.
Toute personne doué de facultés élémentaires de déduction et initié aux
rudiments des lois du marché, notamment de la règle canonique de
l’offre et de la demande, conclurait à une logique baisse des prix. Que
nenni ! Les promoteurs ne lâcheront rien. Pas un kopeck.
Le prix moyen de vente au mètre carré pratiqué sur le marché du luxe
continue à atteindre les 1800 et 2000 dinars. Certains, et ce n’est pas
une blague vendent encore à 3500 dinars le mètre. Peu importe qu’ils ne
trouvent pas d’acheteurs immédiatement, les promoteurs savent
pertinemment qu’ils finiront par vendre à ces prix là. Il faut juste un
peu de patience.
Selon M. Ayadi, c’est à partir de 1000-1200 dinars que les difficultés
commencent à se sentir pour trouver des acheteurs rapidement.
Une fuite en avant ? Stratégie du tac au tac ? Les promoteurs auraient-ils une araignée au plafond ?
M. Ayadi refuse catégoriquement de parler de crise. A peine s’il
accepte le terme mévente dans certains quartiers. Tout au pire,
sont-ils confrontés à problème de stock qui grandit. Et c’est
temporaire, selon lui.
Qu’est-ce qui le « rassure » ? « Jetez un coup d’œil sur les bilans
financiers des entreprises immobilières et vous remarquerez les marges
importantes ! »
Quand on s’accorde des marges brutes de 35-40%, ce n’est pas un petit
souci d’invendu qui va inquiéter les promoteurs immobiliers. Surtout
quand on est rassuré par cette culture nationale qui veut que chaque
famille accède à la propriété, quitte à se saigner financièrement en
s’endettant à mort (on sacrifie ainsi les plus belles années de sa vie)
et en payant des dizaines de milliers de dinars en intérêts bancaires.
Bien que le loyer soit nettement moins cher que la propriété, le
Tunisien préfère toujours avoir SON propre chez soi.
Morale de l’histoire, s’il y en a, les promoteurs attendront quelques
mois supplémentaires, avant de se refaire du cash à nouveau et
d’écouler les appartements invendus. Au prix fort, bien entendu.
Les acquéreurs se consoleront en se disant « quand le bâtiment va, tout va ! ».
Radhouane Somai
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